Bien vivre

Bien vivre

Je veux ici proposer un bouquet d’idées ainsi qu’une organisation possible de la pensée, une sorte de typologie, autour de la question du bien vivre. Il sera question de quelques valeurs et quelques équilibres trouvés en ce domaine et dont j’ai la prétention de penser, étant donné les intenses efforts qu’il m’a fallu pour les dénicher, qu’ils et elles peuvent prétendre à une certaine forme de vérité utile au moins, à un horizon à la fois individuel et collectif intéressant peut-être. En ce qui me concerne, j’appelle de mes vœux et de toutes mes forces leur universalité quel que soit le temps qu’il faille à l’Humanité pour y parvenir.

Il s’agira dans un premier temps de parler de la première pierre de ce chantier que chacun doit à lui-même de sceller : la santé, en quelque sorte, disons le champ du soin de soi. Puis, une fois ces fondations – qui assurent me semble-t-il les conditions du reste – posées, je voudrais évoquer des sensations qui impliquent plus largement les autres, nos intimes dont, que nous le voulions ou non, nous dépendons. Il sera donc question de plaisir, de joie et de bonheur, sans oublier à la fois les contraintes que cela implique et les possibilités que cela offre.

Mais avant d’entrer dans le vif du sujet, je voudrais rapidement situer, comme à mon habitude, le « qui parle ? » et dire deux mots du chemin de vie qui me conduit aujourd’hui ici.

Je suis issue d’une famille de sacrés bons vivants. La nourriture, le plaisir, les plaisirs du corps, les joies spirituelles aussi et enfin le goût d’un équilibre familial à même de susciter de la joie sont les valeurs cardinales qui ont guidées mes parents tout au long de leur vie et innervé donc mon éducation. La beauté, un art du bien-être (qui ne s’identifie en rien à un confort, la frugalité – contrainte bien souvent, par manque d’argent mais aussi choisie – ayant marqué notamment ma vie d’adolescente et de jeune adulte ont été pour moi des réalités) et donc une attention permanente portée à ce que j’appelle ici du doux nom de « bien vivre » étaient constantes. Le tout était appuyé sur un idéal né dans les années 60 et 70 autour de convictions comme la pertinence de la psychanalyse mais aussi autour de sagesses plus anciennes (grecques pour ma mère, latines pour mon père).

Autonome, j’ai peiné et tardé à retrouver cela dans ma vie à moi, beaucoup peiné. Ces lignes de fuite-là ont toujours été mon horizon mais j’ai rencontré d’infinies résistances autour de moi, de tous ordres et provenant de toutes sortes de traditions de pensée. Je me suis cependant toujours battue certes pour ma liberté mais aussi pour trouver de quoi mettre en adéquation ma vie avec ces valeurs auxquelles j’adhère (du moins en partie) en les adaptant au monde nouveau rencontré qui est différent de celui auquel mes parents ont eu à faire et aux exigences nouvelles qu’impliquent une vie indépendante.

Je pourrais bien sûr garder tout cela pour moi mais j’aimerais, là où j’en suis de ma vie, trouver désormais d’autres et en particulier un autre avec qui partager tout cela. Voilà ce qui guide l’écriture de ce texte : faire le point pour moi, poser les bases d’une future relation saine qui explore à deux ces aspirations qui me semble-t-il n’ont rien de fou ou d’irréalisable et puis qui sont de très importants foyers de réflexion continuellement remis sur le métier. Mon autre rêve, encore plus naïf, serait que les plus grands spécialistes d’éthique et du droit actuels se penchent sur ces quelques lignes pour donner corps et cadre juridique à tout cela.

Oui, je rêve, mais laissez-moi rêver : j’ai fait trop de cauchemars dans ma vie.

I – Vivre sa vie

Le premier échelon, la première marche de la vie bonne est le soin de soi, il est important de le rappeler, et il dépend avant tout de nous et nous concerne seuls et en propre. La santé en effet, son entretien, la préoccupation constante qu’elle doit être pour chacun de nous ne saurait être mise de côté car elle constitue le fondement de la vie. Seront ici abordés tant la santé somatique, du corps que la santé psychique et à mi-chemin du point de vue de l’étude du phénomène (en tant que mélange du corps et de l’esprit) et au-delà du point de vue d’un pas de transition entre santé et bonheur, la sexualité et la santé sexuelle feront l’objet d’une troisième partie. Cela dit, l’idée d’un manuel de bonne conduite à usage personnel en la matière qui s’est d’abord imposée à moi a vite été rattrapée par la nécessité de poser un cadre éthique (toujours personnel mais peut-être utile à d’autres) à ces questions : c’est ce que je voudrais faire dans cette première partie.

  1. Le chemin du temps

a) Naître

Cette question, celle de la naissance est à la fois la plus simple et la plus difficile pour moi. Pour de multiples raisons mais notamment parce que, ayant vécu un avortement, ces questions, non pas tant dans mes convictions qui sont restées les mêmes au regard de cette épreuve (peut-être se sont-elles un peu affinées) mais qui ont été ébranlées par les regards extérieurs sur un acte qui ne fait toujours pas l’unanimité, ont été l’objet de pensées nombreuses.

Evoquer la naissance pourtant, me semble-t-il, peut se faire sans drame et sans dramatisation. Et puis si la loi doit garantir des possibles, elle ne doit en rien imposer à chacun (et bien souvent à chacune) sa ligne de conduite qui lui appartient et qu’il ou elle se doit de construire, seul(e).

Pour moi, donc, le fœtus, avant la naissance, est la stricte propriété de ses parents et aucune personne extérieure au couple dont il est issu n’a droit de regard sur sa parution à la lumière. Quant à la question de savoir si une vie existe avant la naissance, il n’est point besoin de tergiverser : oui. Mais cette vie n’a pas paru. Son visage n’a pas rencontré la lumière, seule épreuve décisive et seul critère permettant de dire qu’existe – c’est-à-dire luit dans le regard d’autres – un être humain. Cette décision, celle de la parution ou non du visage à la lumière de l’autre ne doit dépendre strictement que des parents qui l’ont engendré qui n’ont à subir aucune pression. Sans eux, rien de cela n’existerait il est donc normal qu’ils en aient la responsabilité et la charge exclusives.

N’étant pas confrontée personnellement à l’infécondité, qu’elle soit structurelle (comme c’est le cas pour les parents de même sexe désirant un enfant) ou conjoncturelle (tel ou tel problème de santé l’expliquant), je ne m’aventurerai pas sur un terrain que je connais si mal. Mais s’il faut dire ce que l’on pense, toujours dans l’idée que toutes les possibilités doivent être garanties par la loi afin que chacun puisse, en conscience, décider de ce qui correspond à ses valeurs, je ne suis évidemment opposée ni à la PMA, ni à la GPA. Je n’ai aucune envie d’entrer dans des polémiques stériles (c’est le cas de le dire !) et surtout, je tiens à laisser à ceux qui ont bien plus creusé la question que moi le soin d’apporter des éclairages plus précis.

Il me semble bien plus intéressant ainsi de se questionner sur les pratiques actuelles autour de cet acte fondateur de la vie. Et, loin des polémiques, il y a des raisons de se réjouir et de se questionner, intimement, sur des débats plus intéressants que sur la limitation ou non du droit à la procréation et de la possession pour chacun de son propre corps et de sa propre descendance qui sont des questions, pour moi, absolument tranchées. Ainsi, rêvant aux beautés qui existent déjà, je suis si heureuse de constater les progrès de la médecine en matière de vie prénatale et d’accouchement. Aujourd’hui, toutes les possibilités sont offertes : depuis la naissance dans l’eau jusqu’à la naissance sans douleur ou au contraire naturellement ou encore médicalisée – la césarienne – rien n’est impossible. Quelle merveille ! Les femmes sont parfaitement libres de donner la vie sans risque pour leur santé et sans restriction quant à ce qu’elles ont envie de vivre. Aucune solution n’est la bonne, aucune solution n’est la mauvaise.

Par ailleurs, toujours dans l’idée de nourrir en soi des pensées fertiles de douceur et de vérité au-delà de la politisation de la question, j’aime m’interroger sur ce que ressent le fœtus, puis le nouveau-né lorsqu’il pousse son premier cri. En effet, si nous progressons autour de toutes expériences possibles en matière de donner la vie, la question reste ouverte de ce que signifie « naître » et là, l’étendue de notre connaissance est encore très parcellaire. Nous savons très peu de choses de la vie intra-utérine et nous savons encore moins de choses de ce que vit le bébé à la naissance. Une irruption, un traumatisme majeur, aucune hypothèse n’a atteint aujourd’hui un degré de certitude valable et nous sommes condamnés à la pensée intuitive et aux conjectures. Quelques petits pas ont été franchis mais aucune théorie convaincante et appuyée sur la science n’est à disposition de l’Humanité. Peut-être est-ce un bien, peut-être un mal. C’est quoiqu’il en soit une zone d’ombre incontestable. Voilà deux foyers de questions qui m’intéressent bien plus, me stimulent, me donnent envie de vivre, c’est-à-dire dans un ailleurs de conflits autour de questions si douloureuses pour chacun et chacune.

b) Grandir

Voilà pour la naissance. Il s’agit maintenant de grandir. Je me poserai ici, au-delà des questions de stricte santé – nourrir son bébé, l’entourer de soins et d’affection – auxquelles, n’ayant jamais eu d’enfant, je n’ai jamais réfléchi, quelques questions éthiques sur des sujets qui m’ont intéressée : l’éducation, l’adoption et les droits de l’enfant.

Disons-le tout net, je suis assez moderniste.

Ainsi pour moi, l’éducation n’est qu’un accompagnement, l’enfant grandissant tout seul au contact de stimulations ou au contraire de limites rencontrées. Il n’est pas du devoir des parents d’être, comme je l’ai parfois entendu, un tuteur pour que la plante grandisse plus haut. Un enfant peut au contraire se répandre en longueur et non en hauteur, pousser aussi bien horizontalement que verticalement, s’étirer dans toutes les directions et c’est dans cette possibilité que doivent offrir les parents qu’il trouve les armes et le carburant pour sa vie d’adulte. Les limites se posent d’elles-mêmes et ce n’est pas un combat entre un être soumis et un être tout puissant que l’éducation (et d’ailleurs, le parent et l’enfant n’ont ni l’un ni l’autre à endosser ces rôles). C’est au contraire un constant dialogue où les deux parties sont impliquées. Je trouve à vrai dire cela tout à fait évident. Mais très manifestement, il n’est pas inutile de le rappeler.

Par ailleurs, je suis étonnée des crispations qui se tissent autour de la question de l’adoption. Là encore, rien ne me semble à dramatiser. Un enfant qu’il soit élevé par un couple – ou une femme (et pourquoi pas un homme ?!)  – ayant accouché de lui ou au contraire qu’il soit pris en charge, à tout âge par une ou plusieurs personnes qui ne se substitueront pas aux géniteurs mais deviendront un élément plus ou moins structurant de sa vie d’enfant, s’il est reçu avec un mélange d’amour et d’accueil sérieux de qui il est y trouvera très certainement son compte. Et peu importe bien évidemment le sexe des parents qui l’aident à grandir. Je trouve ainsi que si la PMA et la GPA sont des possibilités tout à fait légitimes, elles ne doivent pas être les seules à envisager pour des parents ou des individus ne pouvant pas procréer. La parentalité adoptive n’est pas une sous parentalité et j’ai ainsi rencontré dans ma vie des couples tout à fait féconds désirant adopter, par conviction, par désir.

Enfin, l’inscription des droits de l’enfant dans les textes cadres de l’ONU est une nouveauté relativement récente et à défendre coûte que coûte. Je pousse cela très loin. Dans mon parcours personnel et professionnel, j’ai pu éprouver à la fois la dimension parfaitement autonome et parfaitement construite de la pensée d’un enfant. Prendre au sérieux les idéaux – et, en ce qui me concerne, je serais tentée de parler d’ « idées » – d’un enfant est un enjeu tout à fait majeur pour les décennies et les siècles à venir. La prise en compte de la question des droits de l’enfant dans les politiques publiques et dans les législations nationales, internationales est une absolue nécessité et la promesse d’une vie meilleure pour l’Humanité. Ce droit est à entendre au sens complexe du droit tel qu’il s’applique aux adultes : des garanties qui impliquent aussi quelques devoirs. La différence entre les enfants et les adultes, c’est que les enfants ont un souci spontané du bien vivre collectif et donc du devoir. Leur pensée, alors, mérite d’être écoutée dans sa spécificité : sa spontanéité et sa sincérité appellent un respect sans faille, son immaturité un accompagnement. Mais tant que les adultes ne prendront pas au sérieux ce que l’on appelle parfois les « mots d’enfants », c’est-à-dire cette sagesse admirable qui se formule dans des expressions aussi denses que claires, l’Humanité n’aura pas franchi tous les obstacles qui la séparent d’une forme de perfection morale. N’étant pas juriste, je ne sais pas comment cela peut s’incarner dans des cadres législatifs mais j’ai suffisamment fréquenté les enfants en tant que Professeure des Ecoles pour savoir qu’ils sont porteurs d’une vérité bienfaisante qui mérite infiniment d’être écoutée et encouragée, secondée.

c) Se maintenir

Une fois ce petit bouquet d’espoirs et de désirs quant ’à l’enfance posé, il arrive bien un jour où les batteries sont pleines et où il faut vivre sans oublier mais seul et l’une des premières tâches d’un adulte majeur est de protéger sa vie, de faire en sorte, donc, qu’elle se maintienne et fleurisse. Pour cela, prendre soin de sa santé, comme je le disais en introduction, est la première des conditions (je reviendrai plus tard sur les autres champs bien plus amplement). Et arrivent alors les questions d’éthique de la médecine, d’une part, et d’autre part de soin propre que l’on s’accorde en essayant de conserver une bonne hygiène de vie. Toutes ces expressions (« se maintenir, « hygiène de vie ») semblent tout droit sorties d’un manuel de bien-être… J’aimerais en dire quelque chose de très général, sans entrer dans des détails personnels.

L’éthique de la médecine me semble avant tout à situer dans son rapport collectif sous le principe nécessaire d’une égalité ne reniant pas la performance et l’excellence mais la rendant accessible au plus grand nombre. Et si je suis révulsée à l’idée que dans certains pays, elle n’est que médecine d’urgence, médecine a minima, je suis tout autant atterrée par l’idée de l’inscrire dans la logique du luxe, au sens de l’excellence, qui en fait une marchandise. La médecine n’est ni quelque chose de superflu ni quelque chose de raffiné. Elle se doit de servir, d’être efficace, avant tout. Elle se doit d’être performante mais elle se renie elle-même si elle se refuse à soigner le plus riche comme le plus l’humble. Pour le dire concrètement, les dépassements d’honoraires me dégoûtent et la médecine humanitaire m’émerveille mais me désole quant à l’état actuel de l’humanité. Je ne suis pas contre les pôles d’excellence, à condition que les médecins qui y officient soient accessibles à tous et rémunérés selon le seul critère de ce qui leur permet de récompenser la qualité de leurs études et de maintenir un effort intense, la reconnaissance et la force de continuer venant des échanges qu’ils auront avec d’autres ou du sentiment personnel de bien faire son travail.

Par ailleurs, le rapport patient/médecin me semble encore à construire bien qu’il s’améliore. Je le conçois comme un rapport équitable et un rapport de confiance réciproque : confiance du patient en son médecin mais aussi confiance du médecin en son patient. La relation se tisse à deux, elle est complexe., c’est la même relation complexe dans tout rapport inégalitaire quant à un savoir, une expertise, une compétence. Celui qui le déteint ne doit pas en faire un instrument de pouvoir  – écoute des patients de leur médecin, délicatesse pour l’annonce du diagnostic et explicitations du médecin quant au traitement qu’il prescrit ainsi que prise active d’informations sur les avancées de la science extrêmement précise, en un mot expertise et pédagogie des médecins à l’égard de leur patient – ; celui le reçoit ne doit pas se raidir sur une obsession vaine et irrationnelle de liberté – ni automédication, ni prise d’information sur internet de la part des patients ainsi que la plus grande rigueur dans l’attention qu’il portent par exemple à la régularité du suivi, au respect des recommandations. Rigueur et confiance des deux côtés le tout se construisant petit à petit et progressivement évidemment mais devant rester l’horizon de la relation thérapeutique.

Voilà pour la médecine, quant à l’hygiène de vie, je la conçois autour de deux pôles : l’incorporation de corps étrangers (alimentation, toxiques) et l’entretien de l’énergie vitale (sport, gymnastique, mouvement quel qu’il soit). Et en ces deux matières, mon ennemi principal est l’orthodoxie : celle qui veut que l’on développe une science aigue, pour le dire avec ironie, de la salade de quinoa (préoccupation d’ailleurs souvent malheureusement exclusivement féminine), c’est-à-dire un rapport à l’alimentation qui n’est pas simple ; celle qui veut que l’on impose soit un ascétisme triste soit un excès dangereux en ce qui concerne les toxiques (je n’ai aucune fascination pour les drogues, vraiment aucune mais ne juge pas ceux qui y goûtent ou y tombent qui doivent être très encadrés ou très soignés ; un verre d’alcool ou un peu d’ivresse de temps en temps étant un plaisir de la vie, il me semble que la consommation d’alcool doit obéir à la définition au fil de la vie d’un équilibre ; enfin, la consommation de tabac, si elle est un enjeu de santé publique et qu’il serait évidemment souhaitable que toute consommation de tabac cesse – il m’arrive d’espérer l’interdiction du tabac, de maudire l’industrie du tabac ou de déplorer l’esthétisation et même l’érotisation de la cigarette par le cinéma en particulier -, le jugement négatif sur les fumeurs est lui aussi lourd et contreproductif  – ni moraline, ni laxisme en la matière) ; celle enfin qui ne respecte ni les uns ni les autres en matière de sport (ni ceux qui veulent développer des expériences extrêmes, ni ceux qui au contraire se contentent d’une gymnastique très douce ou même qui ne font rien du tout, les premiers traitant les seconds de flemmards et les seconds traitant les premiers de masochistes – dans un cas comme dans l’autre, l’accusation est injuste car si les grands sportifs prennent souvent beaucoup de plaisir à leur pratique, les seconds ne demandent pas d’autre respect que celui de mener leur vie comme ils l’entendent et d’ailleurs, étant donné qu’il est recommandé par la science de faire un minimum d’exercice, tant que celui-ci sera considéré comme une injonction culpabilisante, ceux qui ont le plus de mal à s’y mettre s’y mettront de moins en moins).

d) Être malade

Mais si la machine doit être bien entretenue, il arrive aussi qu’elle se grippe (!), qu’elle se dérègle plus ou moins gravement et là encore l’éthique a son mot à dire. Depuis le petit rhume jusqu’à la maladie grave, en passant par la maladie chronique, nombreux sont les cas de figure où l’on assiste à un développement anormal qui est plus ou moins handicapant pour vivre. Il existe aussi des accidents ou des suicides. Des morts violentes en somme. Disons-le tout net, je range le suicide au rang des maladies, clairement, toujours guidée par Spinoza qui en fait un acte dénaturé, certainement pas un signe de noblesse. Tous ces événements, du plus extérieur (l’accident) au plus intérieur (la maladie psychique) ne dépendent pas tout à fait ou pas seulement de nous. Mais une chose importe : être, face à cela, une personne qui reste active et ne vis pas la chose comme une fatalité. Que l’on guérisse ou que l’on y reste, on a quelque chose à se reprocher si et seulement si on n’a pas lutté de toutes ses forces pour que la vie triomphe, qu’elle que soit la forme que prenne cette vie : un retour à l’état d’origine (Est-ce que cela existe dans la vie d’ailleurs, le retour à l’état d’origine ? Certainement pas. Comme dans le paradoxe du bateau de Galilée, le bateau qui arrive a la même forme mais pas les mêmes pièces et est donc à la fois le même bateau et pas le même bateau.) ou une nouvelle forme de vie (une adaptation qui ne doit pas être confondue avec un affaiblissement : se rétablir, ça n’est pas guérir, c’est vivre bien ou même très bien avec sa maladie, on peut ainsi soit guérir – cela est évident dans le cas du rhume -, soit se rétablir – dans le cas de la maladie chronique ou du handicap –) ce qui doit triompher, c’est la vie dans toute son intensité. Je reviendrai tout de suite sur la mort. Mais tant qu’il y a vie et désir de vie, il y a force. Cette force, on lui a longtemps donné le nom de volonté. Je lui donnerais volontiers plutôt celui de puissance. Un être (humain, animal, végétal), quelques soient les malheurs qu’il traverse est habité par une puissance contre laquelle l’extérieur fait pression, joue, cherche à abîmer. Mais un être n’est vaincu que s’il ne s’est pas habitué dès très tôt, le plus tôt possible à se faire confiance, c’est-à-dire à faire confiance au miracle (tout naturel ou tout divin, peu importe) qu’est sa vie, cette formidable irruption au monde, cette formidable apparition, cette formidable épiphanie qui peut se renouveler mille et mille fois, tous les jours à vrai dire. Et donc, une cause extérieure que j’appelle ici maladie (en lui donnant le sens très large que je viens de lui donner) appelle le triomphe de la vie. Attention, rien de violent, au contraire, nous sommes ici au plus près de l’écoute : nous sommes dans l’écoute de soi (qu’elle soit individuelle, solitaire, ou nourrie du regard des autres (médecins, soignants en général – quel bonheur que les infirmiers ou aides-soignants compétents : ils sont à la fois dans l’humilité et la sincérité du soin -, aidants – proches, moins proches, anonymes -), du faisceau de vie que nous sommes.

e) Vieillir

Si l’on a survécu à tout ce parcours semé d’embuches, on devient vieux. Dans bons nombres de civilisations, cet âge de la vie est associé à la sagesse. Il est étonnant que nous en faisions un « naufrage » comme disait le Général de Gaulle, un état qui appelle le rebut, le mépris, la peur. Pour moi, c’est un âge très sage parce qu’il implique un tête-à-tête avec la mort qui crée beaucoup de profondeur, d’autre part parce qu’il se caractérise par un certain lâcher prise qui crée beaucoup de poésie. Il faut accueillir ces deux dons comme des mannes. Ecouter la poésie, la sagesse et même la folie des vieux comme des trésors. Cela a lieu dans la relation individuelle au sein d’une famille ou ailleurs, dans des amitiés, des relations individuelles de soin. Mais cela peut aussi faire l’objet de quelques organisations collectives. La gériatrie est en plein développement et cette idée d’un soin adapté à l’âge est tout à fait un bien. Par ailleurs, des solutions alternatives aux EPHAD se développent, le confort au sein des EPHAD lui-même devient un sujet de société. Enfin, les échanges transgénérationnels pour faciliter la vie des vieux (colocation vieux/étudiant) voient à nouveau le jour dans des cadres collectifs et cela est tout à fait merveilleux et prometteur.

Pour clore sur ce sujet un peu aride auquel je ne me suis intéressée que récemment, je citerais tout simplement l’exemple d’un très beau vieux, Edgar Morin, dont la pensée et la joie de vivre ont guidé et guide des générations de français. Qu’il soit ici chaleureusement remercié de son exemple. Mais je pense aussi à mes deux grands-mères que j’ai beaucoup fréquentées dans leur vieil âge (que ce beaucoup soit quantitatif ou qualitatif) et dont la douceur d’alors m’émeut encore au plus profond. Que chacun donc s’applique dans sa vie à cueillir les fruits de sagesse et de poésie du vieil âge et nous aurons des vieux (et des moins vieux) heureux.

f) Mourir

Enfin, quoiqu’il arrive, il faut un jour mourir. De ce point de vue, nous sommes à un croisement. Avant les perfectionnements de la médecine, on mourrait chez soi, entouré des siens. Aujourd’hui, on peut mourir seul et sans sa famille. A l’hôpital. Pourquoi ? Parce que l’éthique dans la société n’a pas parcouru le chemin du progrès à la même vitesse que les progrès techniques de la médecine. Et ce chemin-là, celui d’un soin très particulier, d’une finesse de la réflexion autour de la question de la mort est aussi un sujet important. Je suis très proche de la pensée de Marie de Hennezel pour en citer une. La mort de Jean-Luc Godard a été une leçon et de même que Dieu ne met aucune petite graine dans le ventre d’une femme, de même, il ne coupe pas la ficelle du souffle quand bon lui semble. Alors, oui, chacun étant maître de son existence (et c’est comme cela que la vie est bonne en matière de santé), peut choisir sa fin. Le moment de sa fin, la façon dont il souhaite mourir. Là encore, il ne s’agit pas d’imposer quoi que ce soit à qui que ce soit. Mais juste d’offrir des possibles. De même qu’il existe plusieurs façons de naître et plusieurs façons de disparaître physiquement (l’enterrement, la crémation, le don du corps à la science), il doit exister plusieurs façons de mourir dont chacun, en accord avec les siens doit pourvoir décider. A la loi d’encadrer le tout pour que chacun (le premier concerné, les proches, la société) y trouve son compte.

Il y a une humanité et un humanisme de la mort et cette humanité et cet humanisme réside non pas dans l’idée de faire de la mort une épreuve à tout prix (sauf pour ceux qui le souhaitent), un rite de passage, mais plutôt un art. Le médecin Axel Khan, grand spécialiste des questions d’éthique, a voulu « réussir sa mort », quelle leçon… Faire de sa mort une création, sa propre création, sa ponctuation finale est la plus belle des façons de clore sa vie tout en lui donnant un sens. Comme pour l’écrivain, la vie n’a de plein sens qu’à la dernière phrase. Il importe donc que toutes les possibilités soient offertes afin que l’on puisse être bien conseillé, bien entouré, choisir.

Enfin, pour les proches, il faut dire au revoir. Chacun fait comme il peut. A titre personnel, j’écris pour dire adieu et je garde un objet cher. Mais dans ma famille, il est aussi de tradition de faire un tri très savant et très actif de toutes les affaires du mort, d’en jeter une part mais d’en garder aussi une part. C’est un rituel qui fait du bien car, sans rien occulter, au contraire, il permet de faire un chemin, un petit bout de chemin final qui ouvre son champ à la mémoire.

2. Soigner ses blessures

Je viens de livrer quelques pensées sur le chemin de vie et la santé somatique, comme on dit aujourd’hui. Reste maintenant à parler de la santé du cœur, de l’esprit et de ce que le corps y innerve et que l’on regroupe autour de l’idée de santé psychique. Disons-le tout net : j’en connais un rayon. Aucun détail personnel ne sera ici livré mais que l’on se fie à l’honnêteté de qui écrit : je sais de quoi je parle. Ainsi, il arrive, au long du chemin que l’on soit blessé. Cela peut arriver dans l’enfance, dans l’âge adulte, dans la maturité et même dans la vieillesse, à tous âge. Et alors ? Comment fait-on ? Comment se soigne-t-on ? Comment résorbe-t-on ses plaies ? A quels soins recourir ? Doit-on y recourir systématiquement ? Comment y recourir ? Voilà qui fera l’objet d’un nouveau développement.

a) Conditions du recours aux aides

La première chose, capitale, qu’il me semble important de dire, c’est que si les soins psychologiques sont une cure, une médecine et certainement pas une aventure spirituelle qui mène à des vérités cachées, ils ne sont pour autant pas obligatoires : on peut faire sans. On peut trouver dans la vie, par exemple dans un livre, une relation amicale, une petite habitude de quoi s’apaiser et continuer son chemin. Par ailleurs, les moyens modernes (développement tous azimuts de la psychologie, innovations techniques) offrent un éventail de possibles tout à fait extraordinaire : les formes de thérapies fleurissent, des applications numériques autour du bien-être, des bien-êtres voient le jour. Tous ces outils sont à disposition (gratuite ou pas) des usagers, des êtres humains d’aujourd’hui. Or tout ce qui permet la plus grande autonomie possible dans la vie est un bienfait. Attention, il importe bien évidemment que des dispositifs législatifs prémunissent contre les charlatans. Mais une fois le rapport de confiance établi, quel que soit le dispositif, alors, la guérison, le mieux-être sont possibles. Cette confiance cela dit comme dans le cas des médecines somatiques, doit être réciproque et impose un processus qui se construit en début de suivi : on n’accorde sa confiance qu’en y ayant bien pensé. Au tour du praticien alors de faire à son tour confiance à son patient et de ne pas prétendre détenir de vérité sui lui. En effet, s’il me semble qu’accepter d’être dépendant d’un dispositif de ce type fait partie du processus, on ne doit pas non plus s’en remettre à eux en se dédouanant de sa responsabilité et en renonçant à ses convictions (sauf celles qui sont erronées) et à ses désirs (à condition qu’ils ne nuisent pas à autrui). C’est le principe même de toutes ces pratiques : faire émerger un être autonome épanoui, qui se porte tout seul, qui va bien et qui essaye de se comporter en adulte, dignement. Pour se faire, la relation doit se poser d’emblée sur l’idée d’un consentement mutuel : je consens à vous recevoir comme patient, je consens à vous accorder ma confiance comme soignant.

Ces préalables établis (faire sans, être autonome et acteur de son parcours, réciprocité de la relation), j’aimerais dire deux mots des pratiques telles qu’elles sont proposées aujourd’hui.

b) Variété de l’offre en matière de psychologie

Disons-le tout net, tout est possible. Voici comment me semble-t-il, on peut répartir des propositions aujourd’hui faites au grand public : le développement personnel, les théories du bien-être (médecines douces, gymnastiques douces, méditation, applications et podcasts de santé mentale) ; le coaching et les thérapies comportementales ; la psychiatrie et les médicaments ; la psychologie clinique ; la psychanalyse. Je ne livrerai aucune préférence, chacun étant absolument maître de son ou ses choix en la matière. Mais je dirais avoir essayé beaucoup de choses à titre personnel et y avoir à chaque fois trouvé une pépite de bonheur, de bien-être et de vérité. Familialement, mon cœur va vers la psychanalyse et c’est elle, donc, que j’ai pratiqué le plus abondamment. Mais rien ne ferme aux autres possibles selon ses préférences, ses valeurs, les avancées de son chemin.

c) Limites des différentes formes de thérapie

Il y aurait mille autres choses à dire sur la psychologie : le fait que les médicaments ne doivent être prescrit qu’en cas d’absolue nécessité et d’urgence, notamment. Le fait que le recours à la psychiatrie est lui aussi un dernier recours qui pourtant peut s’avérer efficace, très efficace (on peut aujourd’hui se rétablir d’une schizophrénie, vivre une vie tout à fait normale, avoir des enfants, un mari, un métier après être passé par là et en avoir guéri) ; le fait que les théories et autres développement personnel sont utiles à condition qu’elles ne deviennent pas une religion ou une source d’aveuglement à des réalités plus sombres de l’existence ; le fait que le coaching et les théories comportementales sont des outils, au même titre que d’autres et pas la solution miracle que parfois on nous propose autour de ces pratiques, ainsi, une pédagogie fondée sur ces pratiques est une dangereuse pédagogie des objectifs, dangereuse pour les enfants, dangereuse pour l’avenir qu’il me semblerait important de construire ; le fait que la psychologie clinique n’a de sens qu’en tant qu’elle permet une très grande souplesse dans les méthodes utilisées et permet d’avoir recours à toutes les autres pratiques à des moments, dans des situations différentes ; le fait enfin que la psychanalyse n’a rien d’une ligne de conduite à prescrire et à respecter et que donc, par exemple, les théories rigides qu’elle propose aux familles, culpabilisant ces dernières, sur l’autisme entre autres, sont odieuses.

Voici pour trois pensées qui me semblent somme toute relativement pondérées et qui devraient, je le crois être aujourd’hui tranchées et reconnues assez valides par tous, praticiens, patients et innerver le monde de la psychologie, cette jungle dont l’existence est une promesse mais dont les limites doivent aussi être posées.

3. D’une réalité indépassable

Enfin, à cheval, comme je le disais en introduction de cette longue partie, du corps et de l’esprit et en même temps un pas en avant dans le chemin du bonheur, je voudrais parler de sexualité et de santé sexuelle. Rien n’est interdit à la condition du respect profond d’autrui en matière de sexualité. Mais si donc tout est possible, il est une étape capitale de la vie qui consiste à savoir comment l’on se sent bien, vraiment bien avec la question de la sexualité. Qu’on le veuille ou non, ne pas tirer l’affaire au clair d’une manière ou d’une autre, c’est se promettre une vie malheureuse. Attention : je ne suis pas en train de dire que « réussir » sa vie sexuelle est une condition du bonheur ni que ne pas la réussir rend méchant ou pervers. Je déteste, une bonne fois pour toute, le mot de perversité. N’est pervers que celui qui tue l’autre, qui jouit de l’anéantir. Je ne suis pas non plus en train de dire que tout est sexuel selon une doxa bien dangereuse de la psychanalyse. Je suis en train de dire qu’il s’agit là d’une composante essentielle et indépassable, d’une réalité qui innerve un être humain, d’une manière ou d’une autre, que cette sexualité soit vécue dans sa chair ou sublimée autrement. Nous naissons sexués (je ne suis pas en train non plus de dire que notre sexe de naissance est notre sexe vécu) au sens où une énergie (je préfère ce mot à celui de pulsion) nous habite, dès les premiers souffles (certaines études montrent que cela existe même avant), que l’on peut qualifier (toutes les connotations vulgaires et dégradantes sont ici exclues) de « sexuelle » au sens où elle prend racine dans le corps et influe sur l’esprit. Dès lors, oui, évidemment, une sexualité infantile existe, spécifique et totalement dénuée d’arrière-pensées. J’ai été très choquée dans ma carrière de Professeure des Ecoles d’entendre une collègue se moquer d’une petite qui se frottait le sexe à une balançoire, la désignant du doigt et me disant : « tu vois ça, t’as tout compris de la gamine ». Non, je n’ai pas tout compris. Pas du tout « tout compris ». Cette gamine s’explore, comme tous les enfants, à cet âge-là, quelque forme que prenne cette exploration, concrète, rêvée. La question devrait aujourd’hui être évoquée à la fois sans peur et sans fascination et cette collègue aurait mieux fait d’accueillir l’événement par un très attendri silence ou mieux encore par un encore plus bienveillant « pas à l’école ma bichette ». Comment dire cela encore mieux ? La sexualité infantile est chaste évidemment. Pour cette première raison que je viens d’évoquer (pas d’arrière-pensée) mais aussi pour une seconde qui doit être enfoncée comme un clou dans l’esprit de certains : l’enfant ne passe pas à l’acte, un enfant ne passe pas de lui-même à l’acte et l’on n’a pas à faire subir à un enfant quelque passage à l’acte que ce soit. Voilà. Bouleversée, évidemment, de cette violation totale et irréversible des intimités. Bouleversée. De la même manière que les droits de l’enfant sont une nécessité morale pour l’Humanité, de la même manière, la sacralisation de leur corps en est une autre. Faire cela à un enfant, c’est oui, être pervers car c’est jouir soi-même non pas de l’acte en lui-même mais de ce que l’on sait pertinemment lui faire subir : l’anéantissement de son innocence et donc de sa vie entière et l’éducation sexuelle, puisque cette idée nauséabonde a pu circuler, ne passe pas par les gestes des adultes mais par leur parole.

Voilà pour la sexualité infantile. Arrive l’adolescence. Et des bouleversements majeurs. Et là encore, il me semble que quelques règles devraient être mieux respectées et notamment la nécessité d’une éducation sexuelle, à l’école, dans les différents lieux d’apprentissage de la vie des adolescents, et donc aussi dans les sphères d’éducation religieuse. Une jeune femme très intéressante, Alice Peyrol-Vial, qui milite pour pouvoir devenir prêtre, prône la nécessité de l’éducation sexuelle et se fait traiter d’hérétique et j’imagine encore autres noms d’oiseaux et foyers de résistance à ces idées pourtant évidentes. Eh bien elle a pourtant raison, mille fois raison et son combat est juste. Voilà pour l’adolescence. Ils s’agit d’un âge capital, d’un renversement de l’être qui doit être accompagné, le plus possible si l’on veut éviter des catastrophes plus tard (violence de certains, souffrance d’autres).

Arrive l’âge adulte. Et l’apprentissage se poursuit et se colore de sentiments. On va faire l’amour avec quelqu’un que l’on aime. Il faut en tous cas l’espérer. On va vivre cette immense émotion-là. On va aussi peut-être découvrir (et on le savait très souvent avant) que l’on est homosexuel ou bisexuel ou asexuel. Et rien de grave, tout est permis, tout doit être sereinement accueilli par soi-même et par l’entourage. Il faut juste prendre des décisions intimes, trouver sa pente, son penchant, son confort en la matière, son épanouissement, quelque forme qu’il prenne. C’est là la condition du bonheur tel que je le conçois et sur lequel je reviendrais plus tard autour de la pensée de Michel Foucault qui évoque le bonheur comme le « réveil heureux » après la sexualité, le lendemain, que cette sexualité soit de quelque type qu’on le souhaite, très active, moyennement active ou peu active et même que cette sexualité soit une absence de sexualité, il importe, le matin, de se réveiller heureux, c’est cela le bonheur. Et cela passe par une clarification autour de la question de la sexualité.

Enfin, en vieillissant, on le sait, la libido diminue (pour ceux chez qui elle s’incarne dans l’acte sexuel et dépend donc d’une mécanique du corps). Mais elle ne disparaît pas. Si je suis radicalement opposée au Viagra comme élément dénaturant du corps, je suis persuadée que les vieux jusqu’à un certain âge peuvent avoir une sexualité qui prend des formes très différentes. J’ai quelques idées en tête que la pudeur m’empêche d’évoquer. Mais, oui, lorsque l’on est vieux, on a encore une sexualité et même lorsque l’on est très vieux (elle prend alors la forme de la main tenue, du baiser sur le front, de la tendresse en un mot et cela est tout à fait bouleversant).

Voilà pour des considérations sur le sujet qui éludent ce qui me semble tranché, pour moi en tous cas très clairement, dans les débats actuels notamment sur la sexualité féminine : légitimité et déculpabilisation de la masturbation (à condition qu’elle ne soit pas pathologiquement frénétique), existence du clitoris comme organe central du plaisir (que la femme soit vaginale ou clitoridienne, c’est tout cet organe qui guide le plaisir et la jouissance), tout cela me semble absolument acquis, recours intéressant aux sexologues pour ceux qui le souhaitent. Tout cela devrait ou fait déjà partie pour bon nombre de personnes des évidences en la matière.

Mais j’y insiste, si les deux premiers volets de la santé que j’ai évoqués (santé somatique et santé psychique) sont essentiels, ce dernier volet là aussi, celui de la santé sexuelle est tout à fait essentiel, toujours au nom d’une définition large de la santé comme préservation et intensification de la puissance de vivre. Qu’une seule personne vienne me voir pour remettre en cause et critiquer ces certitudes absolues et je lui répondrai que je suis folle et qu’elle a raison, n’ayant strictement aucune envie d’en débattre tant cela est douloureux. Je lui donnerai cependant rendez-vous dans 200 ans quand l’Humanité, déchirée de guerre et de destruction aura enfin compris que si elle ne se respecte pas elle-même, personne ne le fera à sa place.

II – Vivre bien sa vie

La plume s’est faite un peu sérieuse et triste au cours de cette première partie, s’adaptant au sujet dont elle traite. Je l’espère plus légère et rebondissante pour évoquer des sujets bien plus joyeux et bien plus riants (bien qu’ils soient tout aussi sérieux) : la joie, le plaisir et le bonheur. Rien de moins, rien de plus. Mais dans toute leur amplitude. J’évoquerai ces trois foyers du bien vivre successivement et selon l’approche qui me semble, pour moi, la plus juste et la plus pertinente, c’est-à-dire en évoquant trois sensations, trois émotions, trois foyers de vie successivement : la joie de la frugalité (autour de Thoreau et d’Epicure), les plaisirs de la vie (en m’interrogeant sur ceque signifie un hédonisme bien compris) et enfin le bonheur (autour de la définition foucaldienne du « réveil heureux »).

  1. La joie de la frugalité

a) Epicure (une nécessité éthique)

On se méprend toujours sur le sens de l’épicurisme, on en fait une éthique de l’excès et du débordement là où Epicure développe au contraire une éthique de la mesure. Le plaisir y est pensé non pas en tant que divinité à laquelle il faudrait tout sacrifier mais au contraire en tant que réalité humaine qu’il faut patiemment et sérieusement cultiver. Et s’il a une immense valeur dans sa pensée, il n’est pas sacralisé et ne constitue pas une fin en soi, la fin en soi étant le bonheur, c’est-à-dire l’ataraxie, l’absence de trouble dont le plaisir n’est qu’un instrument, un levier, certes puissant et à vrai dire, le seul qu’il envisage véritablement comme opérant mais qui n’est pas à ériger au rang de valeur suprême. Cette incompréhension, ce biais cognitif qui fait de la pensée d’Epicure un égoïsme est dangereux. La pensée d’Epicure est en effet à la fois une science dure, une physique et une cosmogonie, mais aussi une pratique, une médecine, une politique et enfin et surtout une philosophie, c’est-à-dire une sagesse de l’amour de la connaissance et de la connaissance de l’amour. Une pensée ouverte vers le monde et l’autre. Je ne suis pas spécialiste, je l’avoue volontiers, mais fille de bons vivants et de surcroît d’un père ayant fait sa Maitrise de Lettres classiques sur le grand héritier latin d’Epicure, Lucrèce, j’ai été amenée à me poser, en toute naïveté, sans prétendre devenir spécialiste plutôt dans l’idée de comprendre quelque chose à mon histoire et d’améliorer ma vie, ces questions. Et l’hédonisme, alors, ne saurait se réduire à la jouissance du corps. C’est la conclusion à laquelle j’arrive après 15 ans d’études et de travail, après dix ans de retraite spirituelle et de thérapie. Il ne faut pas se contenter du plaisir pour être heureux, ou du moins pas dans cette acception étroite. Et le plaisir, de plus, ne va pas sans le devoir. C’est un devoir de penser. C’est un devoir de vivre. Et lorsque l’on est fidèle à son devoir, on est heureux, pour peu que l’on donne au mot de devoir le sens que je viens de définir : penser, vivre. D’une part lorsque l’on se conforme à ces deux impératifs, on a la conscience tranquille, d’autre part, on apprend les arrangements concrets ou abstraits nécessaire à notre bien-être. Or qui pense aujourd’hui conçoit facilement la nécessité de la frugalité. En un mot, autant que de plaisir, Epicure parle de la joie, au sens spirituel autant qu’au sens matériel. Mais la frugalité est, en plus d’être une nécessité éthique (le devoir de vivre et de penser), d’avoir le mérite de permettre une joie sans bornes, une nécessité politique.

b) Thoreau (une nécessité politique)

C’est ce que rappelle un autre homme extraordinaire, Thoreau, précurseur de l’écologie moderne, ayant vécu une période significative en autonomie d’ermite dans une forêt. L’expérience est forte car elle raconte quelque chose de radicalement spirituel, sans pour autant que la religion s’en mêle (l’expérience du vide, du face à face avec soi-même et la nature, c’est-à-dire au plus près de notre essence minimale (notre seule maison, en fin d’analyse, c’est notre corps et la nature que nous habitons) et donc éthiquement exemplaire) mais aussi car elle pose une possibilité nouvelle pour le bonheur, celle d’un spiritualisme athée. Je suis très marquée par cela. Le contact avec la nature dont j’ai eu le loisir de parler dans un texte plus poétique est lui aussi, en dernière instance, la seule réalité profondément tangible, la seule donnée incontestable de notre vie, le seul médicament universel, le seul support d’une rêverie aride et inaliénable. Ce séjour au désert a été chez lui riche de toute une pensée philosophique et politique basée, appuyée sur la poésie. Leçon absolue qui nous enseigne que quelque soit notre situation, quelque soit les contraintes auxquelles nous avons à faire face nous pouvons trouver en nous des forces incommensurables.

La vie au XXIème siècle et depuis déjà les années soixante-dix nous rappelle, avec la prise de conscience des limites de nos ressources matérielles, à cette vérité et nous impose la rigueur du sage. Savoir rester dans une chambre sans bouger (expérience pascalienne) ou dans une forêt comme Thoreau, cela implique de s’adapter à des contraintes pourtant matériellement minimes (dans le cas de Pascal) ou importantes mais surmontables (dans le cas de Thoreau) mais spirituellement gigantesques dont on sort grandi. Et il est à souhaiter que de plus en plus de gens éprouvent au moins une fois dans leur vie cela. D’ailleurs, en réalité, la solitude est bien elle aussi quelque chose d’universel. Une chanson le dit « au bout du compte, on se rend compte qu’on est tout seul au monde… ». Dès le départ, que l’on pense à ce que ressent un jeune quittant ses parents pour la première fois. Faire le choix momentané de la solitude me semble une condition du bonheur et d’un partage sain avec d’autres. Cette solitude, si l’on en croit Thoreau a une valeur politique, elle permet de penser l’autre et l’organisation « ensemble » différemment, elle permet de savoir comme un sol inébranlable que nous naissons seuls et mourrons seuls. Elle permet de détruire les illusions amoureuses de fusion ou les idéaux d’accord parfait. Lorsque La Boétie dit de Montaigne « parce que c’était lui, parce que c’était moi », il pose au fondement de l’expérience de l’autre l’expérience de la distinction et de l’identité individuelle sans que cette identité soit gravée dans le marbre puisqu’au contact de l’autre elle se réorganise, elle se forge à nouveau dans l’expérience de l’amitié.

Fuir les grands rassemblements (concerts, stades) le temps de vérifier que l’on existe est un puissant moteur de sociabilisation réussie et la garantie d’échapper par exemple à la malédiction de l’échec amoureux.

Cette lucidité joyeuse, ce bonheur d’être soi-même dans le regard de l’autre, sans aigreur mais sans concession est l’expérience même de la sagesse et de la moralité. Autre phrase qui me guide, celle de Montaigne : « c’est une absolue perfection et comme divine de savoir jouir loyalement de son être ». Là encore, respect de soi, respect de l’autre, les deux ne sont pas contradictoires, bien au contraire, c’est en respectant profondément notre être que nous pouvons nous positionner de manière juste face à l’autre et lui offrir ce que les relations humaines font de meilleur : Montaigne appelle cela la « loyauté », fidèle à la pensée féodale dont il hérite encore, nous pourrions dire aujourd’hui « solidarité sans faille ».

La solitude est politique, la frugalité en est le signe, cette joie de la frugalité dont la première étape fondamentale est le passage par la solitude.

c) Règles concrètes de vie (en application)

Tout cela semble bien abstrait mais une organisation vertueuse de la vie et de nos rapports avec tout ce qui nous est extérieur et dont nous avons besoin pour vivre peut en naître. Je pense à ces nouvelles pratiques, à ces nouvelles façons de consommer, de se mouvoir, de se laver, de s’alimenter vertueuses pour lesquelles j’éprouve une admiration sans faille et que je mets en pratique dans ma vie. Manger sainement, se déplacer sans polluer ou en polluant le moins possible, s’occuper de l’hygiène sans hygiénisme (la théorie du réensauvgement qui est précisément au cœur de tout cela est remarquable de ce point de vue, entre autres), se contenter de peu en matière de meubles, d’habits, d’objets (je suis très proche de l’éthique minimaliste), tout cela, me semble-t-il doit faire le cœur du sage moderne. De nombreuses entreprises et de nombreuses innovations vont dans ce sens : qu’elles se développent de façon exponentielle ! Elles naissent de Thoreau, elles naissent d’Epicure, elles naissent de ce que la pensée en matière de joie spirituelle a fait de mieux. Pour le dire tout simplement et par un exemple concret : quoi de plus satisfaisant que de constater que la plante que l’on a soigneusement arrosée pendant des semaines va produire une fleur ? Voilà la joie, l’une des joies que j’ai en tête, une joie née dans la patience mais qui peut être d’une intensité tout à fait remarquable.

J’élude ici mes petites habitudes qui me sont personnelles mais au titre du témoignage, je dirais que l’établissement de ces habitudes fait l’objet chez moi d’une préoccupation importante de ma vie. Que chacun, au moins, raisonne ainsi. Cette préoccupation, comme je le disais au tout début de ce petit discours sur la joie, est politique et philosophique et trouve dans le dressage d’un corps qui ne me déborde que rarement une intensité de la satisfaction que j’appelle volontiers joie et qui est avant tout l’expérience de l’épanouissement d’un esprit serein dans une réalité matérielle et corporelle maitrisée.

Cela passe d’ailleurs par une ritualisation du quotidien qui rencontre parfois la limite d’une réflexion profonde nécessitant l’absence totale de rythme autre que celui de la pulsation de notre cœur et le gonflement de nos poumons : l’ennui est aussi une vertu politique et éthique car il apprend la patience et de la patience, c’est bien connu naissent toutes les vertus.

2. L’hédonisme bien compris

Une fois ces préalables posés autour de l’idée que le bonheur ne provient pas du plaisir ou pas seulement mais bien aussi d’une autre réalité, la joie (que l’on peut appeler sans peur la satisfaction sans que cette notion ne recouvre rien d’excessivement matériel), il importe d’élaborer une théorie du plaisir et de la jouissance raffinée et puissante, d’une puissance à même de nous armer contre les tentations d’un ascétisme durable qui est et reste une valeur purement religieuse dont l’impertinence n’est plus à démontrer : soyons clairs : seuls certains que l’on appelle les « saints » et dont je ne fais pas partie parviennent à maintenir l’exigence radicale de l’ataraxie sans plaisir. Je fais partie au contraire de ceux qui font de leur plaisir une nécessité en tant qu’outil et seulement en tant qu’outil, certes, mais pleinement en tant qu’outil. J’évoquerai ici deux sortes de plaisirs : les plaisirs du corps et les plaisirs de l’âme (que l’on ne se méprenne pas sur le sens de ce mot romantique qui ne me sert que de tiroir pour faire rentrer toutes les chaussettes du cœur et de l’esprit).

a) Les plaisirs du corps

  • Les sens

Il est un domaine de la vie bonne qui n’est pas à démontrer et dont chaque être humain fait l’expérience, pauvre, riche, très riche, heureux au-delà de l’imaginable ou le plus malheureux des hommes : les plaisirs des sens dont le bébé, cet être absolument ouvert à toute forme de sensation, est le témoin le plus sûr. Les plaisirs de la bouche sont ainsi les premiers et les plus accessibles plaisirs qu’il nous soit donné d’explorer. Un bébé éprouve une jouissance suprême à téter sa mère. Un adulte se délecte de la bonne chère, quelle que soit la nature de celle-ci. J’ai ainsi éprouvé dans mes années de pauvreté l’immense plaisir qu’il y a à manger ce que Frédéric Dard appelle de la confiture de nouilles (pâtes, sauce, fromage), tous les jours, à tous les repas pendant plusieurs mois, sans me lasser. Il suffisait de varier la sauce, la forme des pâtes et parfois la nature du fromage (râpé, parmesan les jours cléments). J’ai aussi l’expérience de plaisirs bien plus raffinés, ma mère étant une cuisinière tout à fait honorable, et d’une subtilité du goût qui, si on la cultive, permet de soigner bien des choses. Jouissance d’une rencontre inopinée de l’amer et du sucré, jouissance d’une consistance particulière font aussi partie de ma vie. De celle de mes parents de manière vraiment continue, de la mienne, un peu : mon père est rabelaisien, une très bonne amie a mis en scène un spectacle autour de Grimod de la Reynière et j’ai quant à moi un plaisir inextinguible à manger.

Mais les plaisirs de la bouche ne sont pas les seuls appréhendables. Les parfums portent aussi en eux quelques secrets de l’existence. Parfum d’une fleur, parfum d’une femme (qu’il s’agisse du mien, le même ou presque depuis l’âge de 17 ans ou de celui d’une « passante » comme aurait dit Brassens croisée dans la rue), parfum de la pluie, de la terre sont autant d’expérience émouvante et toujours pour parler de théâtre, une compagnie théâtrale base sont travail sur l’odorat, faisant découvrir à son public à l’aide d’un dispositif bien en place des parfums. J’ai aussi joué jeune à un jeu où il était question d’identifier des odeurs à l’aide de petits godets qui exhalaient telle ou telle senteur.

La peau, le toucher sont un troisième foyer de plaisir : peau douce, qualité du toucher d’un tissu, expérience du froid et du chaud, main posée sur l’écorce d’un arbre, main que l’on laisse courir en ville le long d’une grille, tout cela est bouleversant, extrêmement jouissif.

Et puis que dire de l’ouïe ? Qualité d’un silence. J’ai écrit un poème sur le silence d’une chambre mais on peut aussi évoquer le silence de la campagne ou le silence de la nuit. Qualité d’un son : à la campagne toujours la symphonie avienne peut être parfaitement entêtante et je me suis aussi par le passé intéressée à la musique concrète qui érige cette expérience au rang d’art. Qualité d’une musique et là, cela est absolument infini, absolument, j’y insiste, infini. Enfin, qualité d’une voix : qui a déjà été transporté par la voix d’un ami, par la voix d’un être aimé sait de quoi je parle.

Enfin, il existe un dernier plaisir sans doute un peu moins facilement appréhendable mais tout à fait réel : le plaisir des yeux. On peut songer à la lumière, à ses variations. Depuis la perception que nous en avons les yeux fermés, la puissance d’un noir au théâtre ou la nuit dans notre chambre, le rayon éblouissant sur la mer jusqu’à des jeux des plus subtils : le reflet d’un verre ou d’un objet doré. Mais on peut aussi songer à la couleur et au plaisir infini de la couleur. J’en ai l’expérience à Venise et ma grand-mère d’ailleurs, qui avait vécu toute sa vie sans connaître cette ville a été bouleversée en y mettant les pieds à 80 ans par l’intensité et la tendresse en même temps qui émanent des couleurs de cette ville (eau bleue, ciel azur, façades colorées, c’est splendide, oui). Tout cela trouve son aboutissement ou disons sa science dans la peinture qui pourtant n’en a pas le monopôle : le plaisir de la peinture est certes intellectuel mais il est aussi sensoriel, physique, émotionnel. Quelque chose émane d’une peinture, quelque chose que tout le monde peut percevoir, depuis le plus grand expert jusqu’au plus humble béotien.

Voilà ce que je pouvais dire des plaisirs des sens qui sont si multiples, si nombreux, si simples et en même temps si raffinés et surtout si universels.

  • La sexualité (philosophie du plaisir sexuel)

Il me faut maintenant parler d’un autre plaisir, le plaisir sexuel. Et là, il importe de préciser bien les choses. Le « bon sexe » pour reprendre le titre d’un ouvrage de Katherine Angel se doit d’être, pour tous les acteurs de la chose déculpabilisé, aussi simple et profond que les plaisirs que je viens de décrire. Faire l’amour est le plaisir suprême mais cela n’a rien d’interdit, rien de sale, rien de répréhensible, rien de dangereux. Et le « bon sexe » n’advient que quand on a acquis cette conviction. Voilà pour un premier point central.

Je voudrais cela dit me poser, en dehors de questions purement phénoménologiques consistant à décrire le phénomène, à en poser quelques cadres éthiques. Je crois profondément à la liberté en la matière. Aucune pratique n’est répréhensible, aucune orientation évidemment, mais aussi aucune pratique à la condition SINE QUA NON que cette pratique soit nourrie du plus profond altruisme ou pour le dire autrement de la plus profonde écoute de l’autre. Le sexe égoïste est la pire des catastrophes morales. Mais dès lors que ce principe (très, très fort) est posé, tout s’ouvre. Et je ne rentrerai dans aucun détail.

Par ailleurs, la qualité de l’acte, pour revenir à ces questions implique un consentement mutuel. On parle aujourd’hui beaucoup de consentement des femmes et c’est à la fois nouveau, porteur d’un espoir infini pour l’Humanité et son bien-être et essentiel. Mais il faut aussi dire deux mots du consentement des hommes. Le cliché en la matière est de dire que les hommes ont peur de l’engagement et de l’amour là où les femmes éprouvent de la difficulté à consentir à l’acte sexuel en lui-même. Joli cliché, certes mais cliché. Que l’on ne s’y trompe pas en effet : cette peur masculine de l’engagement, de l’amour a elle aussi quelque chose à voir avec le désir et la sexualité. Je ne parle pas ici évidemment des violeurs et de tous ceux qui se « vident les couilles » pour reprendre leur délicieuse expression qui sont d’un inintérêt total, non seulement pour les femmes mais aussi pour eux-mêmes : ils ne savent pas ce qu’ils provoquent et ils ne savent pas ce qu’ils perdent. Je parle évidemment des hommes qui en valent la peine, c’est-à-dire de ceux qui éprouvent le respect profond d’autrui. Ceux-là aussi doivent consentir. Et si le sexe pousse en eux, ce sexe ne pénètre que lorsqu’il est convaincu de la pertinence morale de son acte et du fait qu’il n’éprouvera pas en commettant quelque violence que ce soit, si minime soit-elle, la culpabilité qui accompagne ce genre d’expérience. Que l’on s’évite vraiment cela : la honte des femmes et la culpabilité des hommes. Vraiment, vraiment. C’est capital. Et pour cela, oui, chacun doit consentir. Les femmes n’ont pas la capacité à violer physiquement les hommes. Mais elles peuvent les violer psychiquement (le harcèlement en est la preuve et il n’est pas l’apanage exclusif des hommes). Je me range, disons que je range une certaine partie de moi au rang de ces pêcheresses. Et la confession est très douloureuse mais nécessaire. Je préfère connaître mon pouvoir plutôt que de l’ignorer. Et si un homme peut dévaster une femme, une femme peut aussi faire du mal à un homme, le dévaster à son tour. L’éthique sexuelle doit marcher dans les deux sens.

Voilà ce que je pouvais dire du consentement et de la question de la qualité des rapports et relations en la matière. J’en viens maintenant à la splendide question du partage, posant d’emblée une condition en ce qui me concerne : celle d’une exclusivité totale mais pas principielle. Je cherche en effet celui qui me fera oublier les autres, tous les autres et si je n’ai pas encore cette expérience, j’ai entendu beaucoup de femmes en parler et sais donc que cela existe. Je préfère cela dit poser un autre principe important : celui de la déculpabilisation (après la dépénalisation) de l’adultère. Un adultère peut blesser mais tromper sa femme ou son mari relève de mécanismes et de fonctionnements psychiques bien plus complexe que la simple trahison. Point n’est besoin de moraliser l’affaire, ni pour celui qui est « trahi » (quel vilain mot, est-ce vraiment le cas ?), ni pour celui qui « faute » (et là aussi le mot est affreux car chargé de grandes souffrances et tout à fait injuste : souvent lorsque l’on couche avec quelqu’un d’autre que son ou sa partenaire habituel, cela s’explique par des raisons bien plus anodines et banales que le manque d’amour…).

b) Les plaisirs de l’âme

Le corps donc, domaine et terrain de jeu essentiel du plaisir. Mais le corps n’a pas l’exclusivité du plaisir et il existe bel et bien des plaisirs de l’âme qui peuvent être tout aussi intenses et tout aussi raffinés que les plaisirs physiques. Ils sont, me semble-t-il de deux ordres : les plaisirs du cœur et les plaisirs de l’esprit.

  • La poésie (plaisir du cœur)

Pour moi, et je pense aussi pour beaucoup d’autres, et cette chose, d’ailleurs, est elle aussi très certainement universelle, existe le plaisir de la poésie. Ou plutôt des poésies car là encore, il y a bel et bien de nos jours une offre. Que l’on pense à la poésie civile de Leopardi ou à la poésie actuelle de Jacques Darras, de Valérie Rouzeau et tous les autres, slameurs, rappeurs (je perds à l’instant le nom de cette poète britannique accueillie à la Maison de la poésie à Paris qui m’avait tant touchée et qui parlait de ce que le monde actuel lui occasionnait de souffrances). Tout est possible, tout existe, tout est légitime et tout est indolore. Et les poésies, cela est si varié qu’il en existe autant que de genre littéraires : le roman, la poésie lyrique, le théâtre, la poésie formelle, la chanson et tous les autres qui ne me viennent pas en tête ou que tout simplement je ne connais pas. Des mots parlent au cœur, des mots réparent le cœur, des mots soignent le cœur, des mots arment et gonflent le cœur depuis Homère. Et cet effet poétique, cette fonction spécifique de la poésie est tout aussi essentielle que le reste et un plaisir qui cette fois-ci est peut-être moins aigu au sens de moins palpable physiquement (et encore) mais qui est le plaisir de l’émotion, de la douceur, de la consolation, que sais-je. Et ces plaisirs (être émue, se laisser pénétrer par la douceur, être consolé) sont aussi vitaux que manger. Aucun pédantisme dans cette idée. La poésie, c’est cette pensée douce postée par un être qui est possiblement en détresse sur un réseau social du genre « écoute ton cœur, il sait », c’est même la création d’une vidéo de nail art, c’est cette recette de cuisine que l’on partage pour d’autres et qui les aident à franchir un cap difficile et à retourner dans la bataille de la vie, c’est tout cela. Et aujourd’hui, à part dans les paysanneries les plus reculées de Chine ou dans les forêts les plus sauvages d’Amazonie (et encore : on voit bien maintenant sur les réseaux sociaux des contenus émanant de ces lointaines contrées), tout cela est universel. Est poétique tout ce qui se livre. Tout ce qui s’offre. Un cadeau d’anniversaire est poétique. Un paysage, urbain, rural, montagnard, maritime est poétique. Le son d’une voix est poétique. Et même pour les personnes qui sont en état de très grande détresse, allongés dans un lit, n’entendant plus, ne voyant plus, ne pouvant plus bouger, même alors, un souffle des poumons qui se gonflent, un cœur qui bat sont poétiques. Voilà. Seule la mort, seule la violence n’est pas poétique. Et encore… que l’on pense à Baudelaire (« Une charogne », Baudelaire étant le seul à avoir réussi à rendre la mort et le dégoût poétiques). Comme il m’était arrivé d’écrire il y a bien longtemps, les signes et les sources sont partout, partout, partout. Tout peut être poétique. Tout est poétique. Même la haine (Jacques Darras en a dans un récent poème très bien parlé) est poétique.

Il y a un plaisir du dire, un plaisir du sentir avec le cœur, jamais inassouvi et un plaisir du recevoir, d’accueillir le cœur de l’autre (animé, inanimé) qui peut, oui, oui, lui aussi être infini. Nous n’avons pas à supporter l’autre. Nous n’avons pas non plus à l’aimer. Nous avons à lui faire une place. Dans notre cœur. Sans complaisance. Mais sans rejet. Car qui rejette l’autre se rejette lui-même et rien n’est plus contre nature que de se rejeter soi-même (là encore Spinoza), rien n’est plus irrationnel que de se rejeter soi-même (Hume : « il n’est pas contraire à la raison que je préfère la destruction du monde entier à l’égratignure de mon doigt »). La poésie enseigne le cœur en même temps qu’elle le dit, en même temps qu’elle le fait vivre, en même temps qu’elle lui confère une existence et être poète est l’expérience la plus partagée puisque tout enfant, même le pire monstre, et nous avons tous été un jour un enfant, tout enfant est un poétique.

Pour revenir à des choses plus douces, je ne citerai que ce mot d’un enfant de 6 ans qui était à l’époque mon élève et avait perçu Dieu sait comment ma difficulté à être d’alors : « N’aies pas peur de la pluie, elle fait battre ton cœur en faisant pousser les fleurs ». Il avait écrit ce poème tout seul, sans que je ne lui demande rien et me l’avait livré, sortant de nulle part, faisant irruption dans ma vie et dans la sienne comme un trésor. Je n’ai jamais oublié cette phrase qui vaut toutes les thérapies et ne l’oublierai jamais. Sur mon lit de mort, peut-être, quand je serai terrorisée à l’idée de la disparition et de l’après, je me souviendrai de cette phrase.

  • Les plaisirs de l’esprit (le plaisir de penser)

Voilà pour la poésie. Mais il existe aussi des plaisirs de l’esprit au premier rang desquels le plaisir de penser mais pas seulement. Là encore, on trouve de la multiplicité. Il y a le plaisir introspectif de l’écriture qui fait vivre l’aventure de soi : là encore, rien de savant, rien de pédant : depuis le journal intime jusqu’au mot griffonné sur un papier dans un moment de doute ou au petit dessin fait dans la marge d’un cahier d’écolier dans un moment d’ennui, nous avons tous l’expérience de l’écriture. Nous écrivons même en pensant. C’est ce que les neurologues appellent le monologue intérieur qui porte d’ailleurs un nom savant que j’ai oublié. Ecrire, donc, l’aventure de soi. Mais aussi lire. Là encore, éventail des possibles : depuis la Recherche de Proust ou la Somme de Saint Thomas jusqu’à l’expérience de lire dans un regard ou de décrypter une voix, une carte géographique, une pensée, d’analyser son souffle, la position de son corps dans l’espace, tout est lecture. Et il y a là l’expérience, l’aventure de l’autre, de la rencontre, fût-elle avec cet étranger qu’est parfois notre propre corps, dans des moments difficiles. Enfin un dernier plaisir disons intellectuel peut être identifié autour de l’activité contemplative qui cette fois-ci, après l’expérience de l’introspection et l’aventure de la rencontre, propose une expérience du partage qui est l’expérience suprême. En effet, on conçoit souvent la contemplation comme une activité très solitaire. Et pourtant on dit bien qu’aimer c’est regarder ensemble du même côté, c’est regarder ensemble quelque chose. De plus, la contemplation est une capacité humaine qui intègre le monde et l’autre. Si l’on n’intègre pas l’autre, si l’on ne le digère pas aussi ce que propose et suppose précisément la contemplation, on fait les deux premières expériences : on apprend, soit pour soi, soit pour l’autre. Mais lorsque l’on contemple, c’est que l’on a incorporé, il faudrait inventer un mot disant « intégré à l’esprit » ce qui nous entoure et que l’on a besoin ou envie d’y rêver. En effet, là encore, cette pratique va des plus grands moines bouddhistes chevronnés dans la pratique de la méditation à la rêverie d’un enfant. Tout cela, toute cette expérience, c’est un partage, on apprend précisément à être avec l’autre et il y a là un autre plaisir infini et universel.

Adulte, on aime. Et voilà de quoi je voudrais parler maintenant.

3. Le réveil heureux (le bonheur)

a) Le « réveil heureux » (Michel Foucault) : tentative de définition foucaldienne du bonheur

Alors, oui, posons sérieusement la question : qu’est ce que le bonheur, qu’est-ce que l’amour dont il dépend (quel que soit cet amour, depuis l’amour des fleurs – ou de tout être en passant pas l’amour de soi – jusqu’au couple légendaire) ?

Je trouve quant à moi une réponse auprès de Michel Foucault qui évoquait en ces termes l’homophobie : « ce qui dérange les homophobes, ce n’est pas l’acte sexuel, c’est le réveil heureux ». Cette idée, celle du réveil heureux est tout à fait universelle. Qui n’a pas éprouvé, enfant ou adulte, la sensation de se délasser dans un lit et d’en retirer une sensation (physique, émotionnelle, intellectuelle) que, oui, j’appelle le bonheur ? Et pour en venir à des sensations (toujours en ces trois sens) peut-être plus d’adultes, se réveiller dans un lit, le matin après une nuit d’amour et de sommeil, se réveiller serein, en se sentant, ici, là, maintenant, pleinement à sa place, voilà ce que c’est que le bonheur suprême. Rien d’autre. Aucune gloire, aucune richesse ne remplace cette sensation à laquelle nous aspirons tous sans exception. Je parle bien du réveil en ces deux sens extrêmes mais aussi dans toutes les nuances que l’on imaginer entre les deux : boire un verre avec un ami, se lever content le lendemain d’une journée d’un travail intense, etc.

Le « réveil heureux », peut-on trouver plus belle définition ?

Reste à trouver la source de ce bonheur, il arrive en effet parfois dans la vie que l’on ne rencontre même pas cette sensation (dans des situations extrêmes) : qu’est-ce alors qui régénère ? C’est l’amour.

b) L’amour

Et il en existe de plusieurs sortes, j’en vois pour l’instant trois : l’amour filial, d’un parent pour son enfant, d’un enfant pour son parent, en donnant à ce mot de parent ou d’enfant tout l’éventail des possibles : géniteur ou génitrice, père ou mère adoptif, père ou mère spirituel, etc. Existe aussi l’amour platonique que l’on éprouve dans l’amitié ou dans des émotions comme l’admiration, l’étonnement, dans l’élan de solidarité et qui peut s’adresser autant à une personne de chair et d’os qu’à une entité supérieure (Dieu…). Enfin, il existe l’amour conjugal et personnellement, je vois dans cette expérience quelque chose de très fort, pour en pas dire de supérieur (mais c’est un choix personnel). « The better thing you’ll ever lurn is to love someone and be loved in riturn » dit la chanson. Et en effet, l’amour partagé et si possible (cela est même en ce qui me concerne tout à fait nécessaire) accompagné d’une sexualité heureuse, voilà le bonheur, voilà la plus belle chose du monde. Et la condition d’existence de tout le reste (je parle pour moi et dans le plus strict respect du moine ayant vécu en ermite dans une cahute toute sa vie).

c) Enfanter

Le reste ? L’enfantement, deuxième absolue merveille de la vie. Sans que l’on puisse faire véritablement de hiérarchie ou poser une concurrence de l’un à l’autre. Je définis un idéal pour moi. Aimer, être aimé, que de cela naisse un enfant. Mais il me semble que le mot enfanter peut là encore revêtir un ensemble de significations et de nuances tout à fait important si ce n’est infini : on enfante un plat cuisiné, on enfante une œuvre majeure, on peut vraiment enfanter de plein de choses. On enfante même une idée, si banale soit-elle. Enfanter est encore une fois universel. Mon idéal à moi, mais vraiment rien qu’à moi est celui du couple avec enfant qui constitue pour moi un total absolu mais en la matière, mais encore une fois tout est possible.

Je viens de définir trois possibilités du bonheur (le réveil heureux, l’amour et l’enfantement, tout cela est universel, aussi à portée de main que l’air que nous respirons, à chaque instant de notre existence) et ai donc dans cette deuxième partie cherché à définir la possibilité non pas seulement de vivre sa vie mais aussi de bien vivre sa vie. Je pourrais ajouter pour clore cette deuxième partie l’importance de la temporalité dans ces questions en rappelant l’adage « un temps pour tout » si cher à mon cœur. Je pourrais aussi évoquer la question des degrés d’intensité de ces phénomènes heureux depuis la satisfaction, la joie, la félicité, le bonheur, la jouissance (le tout à mettre aussi au pluriel et à partager avec d’autres). Je veux juste rappeler aux accablés que la vie mérite d’être vécue.

Idéalement d’ailleurs, pour conclure, je voudrais dire que l’on peut renaître de toute situation, à tout âge, dans toutes situations. Mas bien sûr, en écrivant cela, me vient une pensée extraordinairement questionnante : est-ce que l’on peut renaître de la déportation, des camps d’extermination, de la négation de votre humanité ? Je laisse aux livres et aux témoignages la parole, me sentant en cet instant précis une minuscule petite chose parfaitement ignorante des profondeur insondables de l’âme humaine. Je sais d’expérience (celle que j’ai vécue ou celle que j’ai observé chez d’autres) que l’on peut survivre à la maladie, à la rue, au pire deuil et même à la guerre telle que le droit international en la matière essaye tant bien que mal de l’encadrer, d’en définir les infranchissables limites. Mais survit-on à la négation de son humanité ? Cela reste pour moi une question face à laquelle encore une fois, je suis muette comme la plus muette des carpes, mon cœur ouvert à recueillir toutes ces vérités sacrées. Je peine même beaucoup à écrire ce petit paragraphe conclusif tant je me sens odieuse de laisser ces mots franchir ma bouche, se coucher sur le papier. L’existence d’Auschwitz, voilà qui pourrait suffire à anéantir tous mes efforts vers la vie, voilà qui pourrait me donner envie de me recroqueviller dans un coin et de n’en plus bouger pour le restant de mes jours. « Tu ne tueras point ». C’est là la seule règle morale et humaine absolument infranchissable. Tout se répare sauf la mort. Simone Veil, son existence même me fait un peu relever les yeux : peut-être, je dis bien peut-être qu’on peut vivre après Auschwitz.

Voilà pour des choses à moi, petite occidentale privilégiée n’ayant connu aucune situation réellement dramatique, tout à fait inconnues. La honte me monte aux joues : peut-on vraiment parler de la vie, du bonheur, du bien vivre lorsque l’on n’a rien vécu d’autre que quelques épreuves passagères ? J’en ai quelques-unes à mon compteur, j’ai aussi une expérience du désespoir. Des expériences de souffrance, parfois très intenses. Mais la douleur ? Est-ce que je connais la douleur ? Le seul juge que j’autoriserais pour les quelques paroles qui précèdent serait donc une personne ayant rencontré la douleur.

Cela dit, j’espère, j’espère voilà, j’espère. Je veux y croire… Sinon ? Sinon c’est terrible. Je veux croire que l’Humanité ne mérite pas l’extinction. Qu’il est des expériences, des gestes, des sensations, des émotions qui donnent sens et à défaut valeur à son existence. Je pense à cette rescapée des camps qui parlait sur la route de la mort de ce brin d’herbe cueilli sur le bord de la route au péril de sa vie qu’elle avait partagé avec sa sœur, son amie, je ne sais plus et qui pour elle redonnait de la valeur à la vie et à la vie humaine, un geste auquel elle s’était attachée comme la seule preuve de ce que j’essaye depuis maintenant de longues pages de décrire : la possibilité future d’une vie bonne.